« Projeter du pouvoir sans projeter de vulnérabilité. »

Critique de Théorie du drone de Grégoire Chamayou, Paris, La Fabrique éditions, 2013, 368 pages.

Par Simon Labrecque | Université de Victoria

En publiant la Théorie du drone de Grégoire Chamayou, les éditions La Fabrique poursuivent leur effort soutenu pour disséminer les travaux critiques de jeunes chercheurs qui tentent de forger de nouvelles armes pour penser les reconfigurations contemporaines des modes de domination. En 2010, Chamayou y publiait Les chasses à l’homme. Histoire et philosophie du pouvoir cynégétique, où il énonçait qu’il importe de supplémenter l’analyse du « pouvoir pastoral », symbolisé par Abraham et décrit entre autres par Michel Foucault, d’une analyse du « pouvoir chasseur » symbolisé par Nemrod, premier roi après le Déluge et grand chasseur devant l’Éternel. Dans Théorie du drone, le chercheur en philosophie au CNRS poursuit ses travaux sur les technologies politiques en prenant pour objet la nouvelle arme dans laquelle l’État-chasseur contemporain se rêve, s’exerce et s’éprouve comme tel. Il réussi à théoriser le drone et ce qui se joue dans le voisinage de cette arme, de façon porteuse et nuancée.

Les recensions déjà parues semblent unanimes : il s’agit là d’une analyse brillante, engagée et riche, d’une puissante réflexion critique, d’un livre stupéfiant, remarquable et remarqué, d’un ouvrage marquant et nécessaire. Les annonces récentes sur l’acquisition de drones par l’État français ont sans doute participé à donner une visibilité singulière à ce livre de philosophie. (J’allais écrire « ce petit livre de philosophie », car ses quelque 360 pages se dévorent et ses dimensions physiques font qu’il tient presque dans la poche. Mais si le livre est petit, la philosophie y est d’une grandeur certaine.) Des entrevues avec l’auteur ont été publiées sur les sites de Télérama le 18 mai et de Libération le 19, alors qu’un drone faisait la une de la version papier le 20. En avril, Chamayou présentait déjà une partie de son argumentaire dans Le Monde diplomatique, montrant que le drone est une réponse au kamikaze. Ces jours-ci, alors que le président Obama vient de réaffirmer que les drones sont là pour rester, qu’ils constituent un aspect essentiel de l’arsenal étatsunien dans sa « guerre juste » – qui consiste essentiellement en une autopréservation –, le chercheur en philosophie va à la rencontre des publics citoyens pour dire sa théorie et en débattre. Parler des drones, mais aussi tenter de penser le drone, comme pratique et comme concept, semble donc faire vibrer la médiasphère contemporaine, alors que les recherches académiques critiquent et détaillées commencent à circuler. Si les bourdonnements des avions-tueurs télécommandés sont le signe de sombres temps, il faut bien se réjouir de voir quelques lucioles s’agiter pour penser ces temps!

Théorie du drone, de Grégoire Chamayou

Ces lignes sur la construction de l’« événement-Théorie du drone » font écho aux analyses que propose Chamayou des pratiques par lesquelles l’importance et l’acceptation des drones sont construites. En mobilisant un corpus vaste et varié, allant de témoignages de théoriciens officiels du drone comme arme « efficace et précise » aux témoignages de ceux et celles dont le pays est constamment survolé, en passant par les discours d’opposants à l’intérieur des forces armées, les éditoriaux plus ou moins (plus que moins) favorables, les récits d’« opérateurs » travaillant en toute sécurité au Nevada alors qu’ils tuent au Pakistan, ou encore les écrits de Walter Benjamin, de Carl Schmitt et de Hegel, l’auteur cherche à rendre compte des « crises d’intelligibilité » produites par ces nouveaux « outils » de surveillance et d’exécution.

Dans son introduction, Chamayou indique que « faire la théorie d’une arme » requiert

[d’]exposer ce que la faire sienne implique, [de] chercher à savoir quels effets elle tend à produire sur ses utilisateurs, sur l’ennemi qui en est la cible, et sur la forme même de leurs rapports; avec une question centrale, qui deviendrait celle-ci : quels sont les effets des drones sur la situation de guerre? Qu’entraînent-ils, dans la relation à l’ennemi, mais aussi dans le rapport de l’État à ses propres sujets? (p. 28)

En deux mots, les drones ont pour effet de transformer ladite situation de guerre en situation de chasse. L’« ennemi » au-dehors se voit ainsi métamorphosé en proie, et les sujets « domestiques » de l’État deviennent, à terme, autant de proies potentielles (sur ce point, voir en particulier la section « V. Corps politiques »). Les fonctions militaires et policières se confondent : il y a policiarisation de l’armée et militarisation des polices, qui s’équipent elles aussi en drones (non-armés, pour le moment). Ces fonctions se réarticulent selon la logique de l’innovation technologique voulant que la domination ne se refuse (pratiquement) jamais de nouveaux moyens. Les moyens, cependant, en viennent à moduler les fins. Il résulte de l’adoption du drone des crises dans l’éthique et la psychologie des combattants (voir notamment les sections « II. Ethos et psychè » et « III. Nécroéthique »), et surtout une réarticulation de cette catégorie elle-même, puisque les cibles des drones se voient, à toutes fins pratiques, privées de la possibilité de combattre. La notion de combat implique un minimum de réciprocité. Or, le sens de la « devise opérationnelle » du drone, projeter du pouvoir sans projeter de vulnérabilité (p. 22) tient précisément à l’unilatéralisation de la violence.

La première partie du livre montre bien les problèmes singuliers que pose l’identification des « proies » contemporaines, des cibles dites légitimes. Qui est, par exemple, ennemi des États-Unis par les temps qui courent? (L’image à la fois floue et spécifique qui, probablement, surgit en silence suite à cette question est le témoin exemplaire du succès de la parole militaro-policière étatsunienne.) L’administration Obama parle maintenant moins de terroristes que de « militants » et d’« extrémistes » (qu’ils soient étatsuniens ou non). On le sait, ces catégories aujourd’hui reprises partout ont une géométrie qu’il est convenu de dire variable. Chamayou montre toutefois que cette variabilité est réglée : l’arbitraire de l’État-drone est prévisible dans la mesure où il est l’arbitraire de l’État contemporain; cet État se recompose certainement, mais il reste État, allié essentiel du Capital, idéologue et colonisateur. La nouvelle « philosophie du droit de tuer » (voir la section IV, en particulier) se demande non pas si, mais où et quand une opposition à l’État devient raison suffisante pour tuer. Ce seuil semble constamment s’abaisser.

Historiquement et en principe, les drones sont des engins de surveillance. Ils ne tuent que depuis quelques années, soit depuis qu’on a songé à ajouter quelque dispositif balistique à ces avions télécommandés. Leur fonction de surveillance fait en sorte qu’ils prennent part aux processus de détermination, de repérage et de ciblage des « proies », avant que leur fonction d’exécution soit « mise en œuvre » – œuvre de terreur que le meurtre (que les slogans officiels insistent pour nommer « assassinat ciblé »). L’apport crucial du livre de Chamayou est de perforer quelque peu de telles bulles discursives formées de slogans redondants.

Écusson du drone Reaper, présenté par G. Chamayou, p. 132.

Prenons un exemple proche pour montrer la portance des armes conceptuelles ainsi forgées. Il est entendu que les médias jouent un rôle non négligeable dans la répétition des mots d’ordre de la domination. L’éditorial de Mario Roy dans La Presse du 25 mai, par exemple, intitulé « La guerre est finie », reprend les termes du discours d’Obama devant la National Defense University. Il reconduit au passage l’idée que les drones « sauvent des vies ». Roy écrit qu’Obama a annoncé qu’il « encadrera de façon serrée l’usage des drones, la ‘pire arme à l’exception de toutes les autres’, a écrit un commentateur (dans Slate) puisque, même si elle présente un dilemme moral, elle épargne dans les faits des vies civiles. » Ce sont peut-être là les mots d’Obama, mais Roy s’en fait assurément la courroie de transmission non critique.

Pour percer le circuit de résonance d’énoncés courants tels « le drone épargne des vies civiles », tant répétés qu’on ne les pense plus, Chamayou répertorie quelques paralogismes qui leur permettent de fonctionner. Il faut d’abord saisir ce que dit en silence l’État-drone :

On sauve des vies. Mais de quoi? De soi-même, de sa propre puissance de mort. Ma violence aurait pu être pire, et comme j’ai cherché, de bonne foi, à en limiter les effets funestes, en faisant cela, qui n’était autre que mon devoir, j’ai agi moralement. [C]e type de justification se fonde essentiellement sur une logique du moindre mal[.] Hannah Arendt [mettait déjà] en garde contre ce type de raisonnement : « politiquement, la faiblesse de l’argument a toujours été que ceux qui optent pour le moindre mal tendent très vite à oublier qu’ils ont choisi le mal » (p. 196).

Face à l’argument de la « précision » du drone, Chamayou « se demande dans quel monde de fiction tuer un individu avec un missile antichar qui annihile tout être vivant se trouvant dans un rayon de 15 mètres et blesse tous les autres se trouvant dans un rayon de 20 peut être réputé ‘plus précis’ » (p. 200). Par ailleurs, il note :

De ce que votre arme vous permette de dézinguer avec précision qui vous voulez ne résulte pas que vous ayez une meilleure capacité à distinguer qui est ou n’est pas une cible légitime. La précision de la frappe ne dit rien de la pertinence du ciblage. Cela reviendrait à dire que la guillotine, du fait de la précision de sa lame, qui sépare il est vrai avec une remarquable netteté la tête du tronc, permet par ce même moyen de mieux distinguer entre le coupable et l’innocent. Le sophisme est flagrant […] (p. 201).

Enfin, à ceux qui affirment que le drone épargne des vies civiles en ne tuant que des « combattants », Chamayou rappelle que le discours du terrorisme, du militantisme et de l’extrémisme abolit la distinction entre combattants et non-combatants en fondant la catégorisation sur des probabilités, sur des signes purement quantitatifs de connexion (qui appelle qui, qui va voir qui, etc.). De surcroît, le drone lui-même rend le combat improbable, voire impossible – seul le hacking semble avoir une chance de succès. Un usage pervers des statistiques est tout ce qui supporte l’énoncé selon lequel ce sont en grande majorité des « combattants » qui sont tués par les drones. Citant le New York Times, Chamayou signale que les autorités étatsuniennes

comptent par défaut « tout individu masculin en âge de combattre présent dans une zone de frappe comme étant un combattant (…) sauf s’il existe des renseignements explicites prouvant de façon posthume qu’il était innocent ». […] Voilà, sous les mirages de l’éthique militarisée et des mensonges d’État, le principe, assurément très humanitaire et très éthique, du drone : les cibles sont présumées coupables jusqu’à ce qu’elles soient prouvées innocentes – à titre posthume, cependant (p. 206)[i].

Ce ne sont pas des « vies civiles » que le drone « épargne », mais la vie des militaires occidentaux, principalement pour des raisons de politique intérieure. Projeter du pouvoir sans projeter de vulnérabilité

Mais comme le rappelle également Chamayou :

Toute tentative d’invulnérabilisation engendre en contrepartie sa vulnérabilité correspondante. C’est en tenant le corps d’Achille pour le plonger dans le fleuve que Thétis à la fois l’invulnérabilise et produit son point de vulnérabilité qui n’était autre que son point d’attache. Loin de s’exclure, invulnérabilisation et vulnérabilité s’appellent l’une l’autre. […] Entre l’image que les opérateurs de drones voient sur leur écran et ce qui se passe sur le terrain, il y a un décalage : c’est le problème de la « latence du signal ». L’espace, que l’on a prétendu pouvoir refouler par la technique, fait retour sous l’aspect d’un laps de temps incompressible. Tout ce que les opérateurs peuvent viser n’est que l’image légèrement périmée d’une situation antérieure. Le New York Times rapporte que les cibles se sont mises à jouer de cette asynchronie : lorsque les individus se croient pris en chasse par un drone, ils se déplacent désormais en zigzags (pp. 110-111).

L’importance de Théorie du drone tient à ce que Chamayou montre de façon convaincante que « l’enjeu de la dronisation est de concilier le dépérissement du bras social de l’État avec le maintien de son bras armé » (p. 267), tout en signalant que « l’automatisation » de la violence incarnée par la prolifération des drones n’est pas en elle-même automatique (pp. 286-287). Il importe maintenant de disséminer les armes de pensée ici proposées, de les mettre en œuvre, mais aussi de les peaufiner.


[i] Pour une représentation visuelle critique des frappes de drone au Pakistan, qui se base sur les données du Bureau of Investigative Journalism (BIJ), voir le projet Out of Sight, Out of Mind.

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