Tout est à refaire – critique de L’Empreinte

Critique du documentaire L’Empreinte de Carole Poliquin et Yvan Dubuc (réal.), Isca Productions, 2015.

Par René Lemieux, Montréal

Pour les Blancs, même aujourd’hui, les Amérindiens ne peuvent être qu’au commencement des choses, nulle part ailleurs.

Victor-Lévy Beaulieu, Docteur Ferron. Pèlerinage[1].

L'EmpreinteLe documentaire L’empreinte réalisé par Carole Poliquin et Yvan Dubuc tente de retrouver, chez les Québécois ou plus généralement les Canadiens français, les racines autochtones au cœur de leur spécificité dans le Canada. Ce film, fortement ancré dans le contexte politique actuel, vise implicitement à repenser la gouverne contemporaine du Québec et du Canada : les temps « austéritaires », comme on les appelle, ne sont pas l’expression de la vraie nature des Québécois. Au contraire, les Québécois sont d’abord solidaires, ils partagent volontiers et ils s’emploient à gérer leurs conflits par la médiation plutôt que par la judiciarisation. En bref, pour eux, la communauté prime sur l’individu. Tout cela serait le résultat d’un premier métissage entre les premiers colons francophones (type coureurs des bois) et les populations indigènes d’Amérique.

Ces bons sentiments ne rachètent toutefois pas ce film très décevant qui se présente comme un assemblage d’entretiens souvent décousus, sans rapport entre eux, si ce n’est la présence de Roy Dupuis et son insistance pour faire avouer à ses interlocuteurs l’existence dans leur patrimoine génétique de quelque degré de sang indien[2]. C’est peut-être la trop grande importance accordée à Dupuis qui crée le malaise. Outre qu’il peine à enchaîner la discussion avec les intervenants du film, Dupuis se voit placé par les réalisateurs dans des situations plus kitsch les unes que les autres : Dupuis au chalet à consulter son arbre généalogique ou encore à la bibliothèque à lire un livre. Notre lumbersexuel national (chemises carottées de rigueur) n’arrive pas à rendre à l’écran ce qui aurait dû se présenter comme une réflexion complexe sur la question de l’hybridité.

Or, ce ne sont là que des maladresses formelles des réalisateurs et on pourrait faire abstraction de Dupuis pour se concentrer sur la thèse du documentaire. Cette dernière est en effet beaucoup plus inquiétante que la forme : nous aurions tous, « nous », membres des neuvième, dixième ou onzième générations en Amérique (les « purs-laines »), du « sang-mêlé » (remarquez la contradiction), ce qui devrait nous amener naturellement à voter à gauche. La question en filigrane du propos du documentaire est alors : comment expliquer que les Québécois ne soient pas à la hauteur de leur propre identité?

C’est ici que l’on retrouve le cœur du débat historiographique dans lequel s’inscrit le documentaire. Contre les nouveaux nationalistes conservateurs qui ont la cote dans la mouvance souverainiste et qui tentent depuis quelques années de réhabiliter l’apport de l’Église catholique et de l’époque de Duplessis contre la Révolution tranquille, le documentaire s’inscrit dans une réaffirmation du Québec sécularisé des années 1960-1970, lui-même une réaffirmation, dans la version réinterprétée des documentaristes, du premier métissage. Avec ce sous-texte qui parsème les entretiens du documentaire, on perd toutefois de vue les Amérindiens. Pas une seule fois, en effet, les documentaristes ont eu l’idée d’aller dans une réserve – même si deux intellectuelles, l’anthropologue Nicole O’Bomsawin et la poète Joséphine Bacon, sont interviewées. Car, et c’est là où le bât blesse, les documentaristes tentent de redéfinir les lignes de démarcation pour identifier les Québécois, mais pour le faire, une exclusion doit avoir lieu. Leur thèse soutient que l’identité québécoise ne peut ni se reconnaître dans la France, encore moins dans l’Angleterre (qui ont été, selon le documentaire, les véritables colonisateurs violents). L’identité québécoise ne se reconnaît pas plus chez les Premières Nations, absentes du documentaire. Si les Québécois coureurs des bois qui s’ignorent sont désormais les véritables « sauvages », comment peut-on alors qualifier les Premières Nations réelles qui, elles, ne s’ignorent pas?

Revoir notre rapport à l’autre

Dans cette nouvelle disposition des identités, la figure de l’Autre se déplace : « l’individualisme ou le chacun pour soi » du discours contemporain au Québec serait l’aboutissement du colonialisme anglais. L’Autre devient l’Anglais (ou l’Ontarien), mais derrière pourrait bien se retrouver implicitement l’Amérindien. Car si les véritables et authentiques sauvages, ce sont « nous », c’est donc que les autres sauvages ne sont que la manifestation d’un mélange qui a mal tourné. On déplace le « bien » et le « mal » de la généalogie, mais on en conserve le moralisme : il y a désormais un bon métissage contre un mauvais[3].

L’image du métissage exprimé par le documentaire est aussi bête que dangereuse. Bête d’abord parce qu’elle suppose que le métissage est le produit du mélange de deux puretés (française d’un côté, amérindienne de l’autre), alors qu’il y a toujours-déjà de l’hybridation, ou pour reprendre l’expression de Jean-Luc Nancy, une « mêlée ». Les Français arrivés n’étaient pas « purs » ni ne l’étaient les peuples amérindiens. Une pensée du métissage nécessite de le concevoir toujours-déjà là et non pas d’en faire le résultat d’une quelconque opération calculatrice. Ensuite dangereuse, parce qu’elle aboutit à une logique révisionniste et anhistorique. Le propos de Serge Bouchard à cet égard fait froid dans le dos : « Qu’est-ce qui sont devenus les Indiens des Laurentides? Ils sont devenus des Canadiens français. » Le point aveugle de ce propos ne va pourtant pas sans rappeler le révisionnisme d’un Faurisson : s’il n’y a plus de témoin pour parler de la colonisation française, aussi violente que les autres, c’est parce que cette colonisation n’a jamais existé.

Au lieu d’une véritable rencontre renouvelée, celle réclamée par l’historien huron-wendat Georges Sioui (cité mais absent du documentaire) ou par l’anthropologue abénakise Nicole O’Bomsawin, on a affaire à une énième reprise du débat sur l’identité des Québécois. Dans cette mythomachie, ce combat entre mythes sur le sens de la Révolution tranquille, on voit s’affronter encore une fois les forces du XIXe siècle, les ultramontains d’un côté et les partisans de l’Institut canadien de l’autre. La conséquence est pourtant claire : on exclut encore et toujours un tiers, ici les Premières Nations.

Si le documentaire voulait sensibiliser les Québécois à la présence autochtone historique et actuelle et montrer son influence sur l’identité québécoise, il rate non seulement la cible, mais nous en éloigne. Serge Bouchard disait que tout était à refaire – après ce documentaire, rien n’est plus vrai.


Notes

[1] Montréal, Stanké, 1991, p. 294. J’emprunte cette citation d’un texte récent de Simon Labrecque.

[2] La question du « degré de sang indien » (blood quantum) est bel et bien présente dans le documentaire, malgré ce qui a été dit sur le film dans les réseaux sociaux. Il est vrai que la seule discussion entièrement axée sur cette question a été retirée du film, mais est disponible en ligne : « Le point sur le ‘sang indien’ des Québécois » avec la démographe Hélène Vézina. Il est fascinant d’entendre Roy Dupuis réagir à ses propos : alors que la démographe parle du pourcentage de Québécois ayant au moins un ancêtre amérindien (entre 60 et 85%), elle ajoute que le pourcentage de « sang indien » demeure relativement peu important aujourd’hui avec un pourcentage avoisinant le 1%. Dupuis reprend alors son propos, étonné du 85%, mais oubliant complètement le commentaire suivant de Vézina.

[3] Sur la construction de l’autre dans L’Empreinte, voir aussi la très bonne recension du documentaire par Julia Dubé publiée dans L’esprit libre.

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