Penser les pièges dans la pensée. Enquête empirico-métaphorique sur la déprise: le cas du piège à doigts

Par Jade Bourdages et Simon Labrecque | ce texte est aussi disponible en format pdf

La friction est le seul concept qui corresponde en gros à la différence entre la guerre réelle et la guerre sur le papier. […] On ne pourra jamais apprendre les frictions par la seule théorie : il y manquerait un instinct et un sens presque tactile.

Carl von Clausewitz, De la guerre

A small number of analysts – Wilfred Bion, Imre Hermann and Jacques Lacan are the most important – have given a formulation to the problem of structure. […] A form of parallelism is common to all their solutions: they suppose that the structures underlying human sexual love say the same thing as the structures of mathematics. According to this, you can solve problems in the domain of love by doing mathematics: surprisingly, you can also do mathematics by doing love.

Bernard Burgoyne, « The Mind »

Nous savons peu de choses sur l’histoire du piège à doigts chinois, ce tube tressé de bambou, de tissu, de papier ou de plastique dans lequel on insère un doigt (le sien ou celui d’un autre) à chaque extrémité et dont la circonférence rétrécit ensuite, lorsqu’on tente de s’en libérer en éloignant les doigts l’un de l’autre. D’abord, il n’est pas certain que ce piège ait quoi que ce soit à voir avec la Chine, bien que la légende l’y retrace, ni avec le Siam – on parle parfois de « menottes siamoises » –, ni avec le Japon – on parle aussi d’un « doigt de gant du sorcier importé du Japon »[1]. On raconte même que le piège à doigts a en fait été inventé en Europe par des forains, à l’époque victorienne, comme jouet pour enfants et prix de carnaval (Fig. 1). L’objet garde néanmoins l’aura d’un instrument de torture retors, surtout si on l’imagine en jade, avec une tête de dragon à chaque extrémité, la bouche ouverte dans laquelle on plonge son doigt. Aujourd’hui, des dispositifs similaires sont utilisés dans la profession médicale sous le nom de « ressorts » ou « stents », à l’intérieur des artères (stent vasculaire ou endoprothèse artérielle) ou, à une autre échelle, pour des réalignements, de la physiothérapie et de la réadaptation/rééducation des maladies de l’appareil moteur[2].

Fig 1-pif-gadget (complet).jpg

Figure 1 – Mode d’emploi des « menottes siamoises » du no 127 de Pif-Gadget (1971). Source : en ligne.

D’aucuns racontent leur première expérience avec le piège à doigts comme une surprise angoissante, un traumatisme d’avoir cru ne jamais pouvoir en sortir puisque les tentatives d’évasion résultaient en une emprise toujours plus grande. David Levi Strauss, par exemple, qualifie de « cauchemardesque » son expérience enfantine des « Chinese handcuffs »[3]. Donald R. Livingstone se rappelle pour sa part avoir joué avec un « Chinese finger puzzle » et avoir eu la certitude, pour un instant du moins, qu’il aurait à passer le reste de sa vie les doigts ainsi emprisonnés; il se mit alors à songer aux options qui s’offraient à lui, envisageant immédiatement de devoir « faire avec » ce nouveau fatum toute son existence[4].

Des psychologues se servent maintenant de l’expérience angoissante du piège à doigts comme d’une métaphore instructive : dans la vie, il faut parfois savoir faire des gestes contre-intuitifs – dans ce cas-ci, pousser les doigts vers le centre plutôt que tirer vers l’extérieur –, pour créer du jeu (wiggle room) et littéralement produire l’espace qui seul rendra possible la déprise, ou qui réduira au moins la tension, la pression et donc l’anxiété. Cette leçon d’objet est valide « en soi », dans l’espace psychique individuel, mais aussi dans la relation entre patient et psychologue : chacun est pris et ne peut s’en sortir que par un rapprochement, en acceptant d’aller vers l’autre[5].

Dans le langage des sciences sociales et des humanités, le piège à doigts pourrait ainsi imager non seulement un mode de solution, voire de libération, mais aussi et surtout une structure problématique : ce fait même que, dans certains cas ou certaines instances, tenter de se déprendre d’un dispositif c’est s’y enferrer plus avant, c’est resserrer la tension, c’est solidifier l’emprise. Il y a piège à doigts lorsque s’impose le constat que tenter de sortir d’une situation revient en fait à la perpétuer.

Des noms comme contradiction, paradoxe, double bind ou aporie son utilisés pour décrire des situations similaires d’emprise, de nouage ou de blocage, par exemple lorsqu’il est question de s’émanciper de l’émancipation, de se libérer des discours de la libération, d’acquérir une autonomie face à l’imaginaire de l’autonomie, ou de penser une sortie « souveraine » du modèle juridico-politique de la structure hobbesienne de la souveraineté. Le pari de cette enquête empirico-métaphorique est que le piège à doigts offre une description plus précise d’une certaine forme d’emprise matérielle et symbolique, d’un type singulier de piège qui resserre précisément son emprise dès lors qu’on tente d’en sortir[6].

 

Rapport d’enquête sur les pièges à doigts

Hypothèse générale. Il y a des pièges à doigts chinois dans la pensée. Certains problèmes, termes ou concepts agissent comme des « menottes siamoises », en ce sens que tenter de s’en déprendre résulte en une intensification de leur emprise. La déprise d’un tel « doigt de gant du sorcier importé du Japon » passe par l’acceptation d’un geste contre-intuitif.

Manier la métaphore. Les pièges à doigts dans la pensée sont aussi des pièges de la pensée, donc de la langue ou du langage (Fig. 2). La pensée est à la fois le lieu, le milieu ou le site de pièges dont la matière, le matériau, le corps ou la substance est aussi la pensée. Il y a une texture, une tactilité, une textilité et une textualité de la pensée. À la lignée philosophique qui se soucie de l’œil de l’esprit ou de l’œil pinéal (Platon – Descartes – Darwin – Bataille), préférons ici les spores plus souterrains d’une philosophie de la main mentale et de la friction épidermique (Machiavel – Hobbes – le vieux Kant – les ongles de Deleuze).

Fig 2-Ralph

Figure 2 – Piège de/dans la pensée et de/dans la langue.

Applications. De cette hypothèse générale pourront suivre des énoncés spécifiques pour tel ou tel problème, terme ou concept, pour telle pratique ou supposition, pour tel ou tel piège à doigts dont l’emprise inquiète et qu’on désire mettre à l’épreuve.

Proposition méthodologique. Par souci d’empirisme artisanal dans l’usage des tropes, analogies et métaphores, posons qu’étudier le fonctionnement d’un piège à doigts véritable, concret, manipulable, peut aider à mieux saisir les opérations de ce qu’on nomme ici pièges à doigts dans/de la pensée, ou pièges diginosologiques, s’il y en a.

Compte rendu. Nous avons donc entrepris de construire des pièges à doigts en tissu et d’en étudier la structure et l’action, pour mettre à l’épreuve l’hypothèse de pièges à doigts chinois dans la pensée. Cette première enquête empirico-métaphorique sur la déprise contre-intuitive pourra encourager l’investigation de « cas » spécifiques, que ce soit en pensée politique, en histoire des idées, en sociologie des concepts ou autres. Bien entendu, cette enquête ne concerne pas tous les types de pièges et leur fonctionnement dans la pensée[7].

Composition. Plusieurs textes et vidéos expliquent comment construire un piège à doigts[8]. Les matériaux peuvent varier, mais dans tous les cas il faut au moins quatre (4) bandes qui seront tressées ensemble. Elles sont généralement faites de la même matière (tissu, papier, bambou, plastique, etc.), mais ce n’est pas une nécessité.

Questions analogiques 1 : pour chaque piège, comment nommer ces bandes dans la pensée? comment les départager et les identifier? de quoi sont-elles faites?

Donner à voir. Par souci esthétique, il est suggéré de choisir deux bandes d’une couleur (disons, B) et deux bandes d’une autre couleur (disons, N), de même longueur. Au delà d’un simple caprice esthétique, cette différence de couleurs permet plus fondamentalement de mieux visualiser la structure du piège et son mécanisme. Elle produit une sorte d’heuristique du tressage.

Jonction. Joindre l’extrémité d’une bande de couleur B à l’extrémité d’une bande de couleur N, à un angle aigu de 80° environ. Faire de même avec l’autre paire de bandes. Utiliser de la colle, du papier collant ou un nœud pour faire tenir les bandes ensemble, selon leur matière, en particulier lors du tressage.

Questions analogique 2 : quelle différence existe, dans la pensée, entre les quatre bandes? que peut signifier la différence de couleurs? que représente la conjonction de deux bandes de couleurs différentes? pourquoi faut-il former un angle aigu à la jonction de deux bandes? que serait un angle aigu, un angle droit et un angle obtus « dans la pensée »?

Tressage. Fixer chaque paire de bandes sur un côté différent d’une tige dont le diamètre sera celui du piège « au repos », lorsque laissé vacant. Tresser les bandes en treillis. Joindre les bandes de couleurs différentes, comme à l’origine, à la fin du tressage. Retirer la tige.

Pratique. Insérer un doigt à une extrémité et un autre doigt (ou un objet de taille approprié) à l’autre extrémité. Constater qu’éloigner les doigts l’un de l’autre augmente la longueur du piège en diminuant sa circonférence (Fig. 3), ce qui a pour effet de coincer les doigts, d’augmenter l’emprise.

Déprise. Pour élargir la circonférence, rapprocher les doigts l’un de l’autre. Une échappée peu alors être tentée. Elle sera réussie si la friction ne fait pas adhérer le piège aux doigts et donc ne fait pas à nouveau diminuer la circonférence.

Questions analogiques 3 : comment fonctionne la création d’espace qui permet la sortie en rapprochant le ou les doigts pris au piège? comment penser une telle déprise dans la pensée, une déprise par transformation continue plutôt que par rupture? que sait-on déjà d’une telle déprise? pourquoi respecter les règles du jeu plutôt que de prendre des ciseaux (mais avec quelle main?) pour détruire le piège en s’attaquant à sa structure?

Fig 3-stent

Figure 3 – Schéma d’un « stent » ou « ressort » médical à environ vingt (20) fils, fonctionnant comme un piège à doigts. En b), la longueur (L) diminue et le diamètre (D) augmente. En c) la longueur (L) augmente et le diamètre (D) diminue. Source : en ligne.

Remarques. Pour « faire piège », les rubans tissés ensemble pour former un treillis doivent être finis, limités. Toutefois, une seule ouverture est requise : une des extrémités peut être fermée. Pour faire piège, il est crucial qu’il y ait au moins quatre bandes entrelacées. Il semble par ailleurs que le nombre de bande doit être pair.

Analogie. Sur le plan physique, les matériaux utilisés et leurs propriétés (épaisseur, largeur, texture, composition, etc.) influencent la capacité du piège à retenir, à coincer ce qui s’y trouve. Qu’en est-il sur le plan nosologique, lorsqu’il s’agit de tisser en un treillis tubulaire quatre notions, concepts, idées, textes, pratiques ou énoncés? Ces éléments sont-ils finis ou infinis? Quel serait le ressort d’une notion finie, par exemple? Par quelles propriétés se caractérisent les bandes d’un treillis notionnel? De quelles façons ces propriétés affectent-elles la solidité du piège et son action? Sous quelles conditions peut-on considérer qu’on y a mis le doigt?

Généalogie. Comment caractériser la fabrication du piège? Qui ou quoi le fabrique? Comment? Pourquoi? Qui s’y trouve piégé? Qui s’en échappe? Cette métaphore ne donne-t-elle pas l’impression qu’il est en vérité aisé de s’échapper d’un tel piège à quatre tresses, puisque cela tient du jeu forain, du prix de carnaval fait pour effrayer un instant? Comment penser une sortie après la création d’un espace de jeu qui rend le piège plus habitable, ce qui rend la sortie apparemment moins nécessaire?

Politique. L’intérêt du piège à doigts dans la pensée politique et dans l’histoire des idées nous semble surtout tenir dans le fait qu’il pose la question d’une déprise par transformation continue (topologique?), plutôt que d’une libération par coupure ou rupture – modalité favorite et sans cesse problématique de l’action déclarée nécessaire par les révolutionnaires auto-désignés. Créer de l’espace et du jeu, du wiggle room dans le piège, ce n’est peut-être pas s’aliéner plus avant en le rendant habitable. Quoi qu’il en soit, asséner à répétition le mot d’ordre « sortir du piège » sur le mode de la rupture ne prend peut-être pas en compte le fonctionnement contre-intuitif dudit piège, si l’on se trouve piégé par l’idée qu’il faut sortir d’un piège dans lequel on s’enfonce lorsqu’on tente d’y échapper.

Ouverture. Pour y voir plus clair, il faut mettre la main à la pâte. D’autres expérimentations philosophiques artisanales sont requises, à commencer par l’étude de « cas » ou d’exemples qui puissent être jugés exemplaires. Deux modes de repérages semblent prometteurs : identifier des situations qui donnent l’impression que de tenter d’en sortir, c’est y replonger; identifier des tétrades notionnelles et produire des diagrammes montrant leurs rapports de tressage. Par ce texte, nous cherchons à inciter de tels repérages et la création de nouvelles expériences matérielles-symboliques pour penser la déprise.


Notes

[1] Édouard Mérite, Les pièges. Histoire et techniques du piégeage à travers le monde [1942], Paris, Éditions Montbel, 2013, p. 292.

[2] Voir l’article de Wikipédia, « Stent », en ligne.

[3] « Terry Winters with Phong Bui, David Levi Strauss, and Peter Lamborn Wilson », The Brooklyn Rail: Critical Perspectives on Arts, Politics, and Culture, 12 déc. 2008, en ligne.

[4] Donald R. Livingstone, « Promise for a post-structural approach to curriculum », Georgia Educational Researcher, vol. V, no 3, printemps 2005, en ligne.

[5] Georg H. Eifert et Michelle Heffner, « The effects of acceptance versus control contexts on avoidance of panic-related symptoms », Journal of Behavior Therapy and Experimental Psychiatry, 2003, en ligne. Brian Thompson, « Chinese Finger Traps: What a Novelty Item Can Teach Us about Acceptance », blog de la Portland Psychotherapy Clinic, en ligne.

[6] Nous mettons explicitement en œuvre cette perspective analytique dans le cadre de l’histoire des idées politiques dans notre texte « Que sont nos souverains devenus? », qui commente les textes d’Émilie Bernier, d’André Corten, de Charles Deslandes et de Dalie Giroux dans le prochain numéro des Cahiers des imaginaires, no 12, qui sera publié en avril 2015 par le Groupe de recherche sur les imaginaires politiques en Amérique latine (GRIPAL) sous le titre Critiques de la souveraineté. Interpellation plébéienne, récit et violence.

[7] Pour un catalogue des différentes techniques du piégeage à travers le monde, voir Édouard Mérite op. cit. Ce catalogue est en quelque sorte la version réelle et accessible du catalogue introuvable de Gian Battista de Contugi, imaginé par Louis Marin comme « un autre Machiavel » dans un récit lui-même piégeur. À ce propos, voir « Remarques sur l’existence discutable de Gian Battista de Contugi, auteur présumé d’un ouvrage obscur » dans Trahir.

[8] Nous avons surtout eu recours à l’article « How to Create a Chinese Finger Trap » sur le site de WikiHow, en ligne.

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