L’empreinte sous des étoiles… et une pluie de critiques

Compte rendu de la période de questions lors de la projection de L’empreinte organisée par Cinéma sous les étoiles le 27 août 2015, parc Molson, Montréal.

Par Karina Chagnon, Montréal

L'EmpreinteLa foule était nombreuse à la projection du documentaire L’empreinte au parc Molson. Par l’entremise de son narrateur et interviewer Roy Dupuis habillé en coureur des bois des temps modernes, ce film tente, à partir d’une série d’interviews, de retracer les racines de la culture québécoise et de ses valeurs, donc de son identité nationale. La thèse du documentaire est la suivante : le métissage qui se serait produit avec les Premières Nations lors des premiers contacts (qu’on se garde bien de décrire comme une colonisation) aurait forgé les « caractéristiques fondamentales » de la société québécoise actuelle. Ainsi, la solidarité, le partage, le « vivre et laisser vivre », la recherche de consensus et l’égalité, pour ne nommer que celles-ci, seraient l’empreinte laissée par un heureux métissage datant du XVIIe et du XVIIIe siècle. Aux dires des réalisateurs, c’était, en nombre de personnes présentes, la deuxième plus grande diffusion du film. Composé d’une centaine de jeunes et de moins jeunes, le public semblait pourtant plutôt homogène, c’est-à-dire composé, pour la majorité, de Québécois d’origine européenne : précisément le public auquel s’adresse le film. Par contre, si les réalisateurs et certains membres du public s’attendaient à une période de questions dépourvue de toute critique de la thèse qui sous-tend le documentaire, c’est un tout autre événement qui s’est produit. Contrairement à la réception médiatique chaleureuse qu’a reçu le documentaire à sa sortie en salles et lors de la tournée promotionnelle, le vox populi qui a suivi la projection du film a donné lieu à un affrontement nourri d’insultes entre les réalisateurs et des membres du public. Carole Poliquin et Yvan Dubuc ne s’attendaient sans doute pas à être confrontés à un public si peu conciliant et aux idées si peu homogènes aux leurs.

 

Un court métrage qui en dit long sur le gouffre qui nous sépare

Il importe de mentionner que la projection de L’empreinte a été précédée de l’excellent court métrage L’enfance déracinée, réalisé par Réal Jr. Leblanc, un Innu d’Uashat mak Mani-Utenam et produit par Wapikoni mobile. Ce coup de cœur du jury rend hommage aux victimes des pensionnats autochtones en offrant un témoignage de la violence physique, psychologique et sexuelle vécue par les enfants du pensionnat indien de Sept-Îles et en montrant les conséquences de cette violence institutionnelle. Le choix judicieux de projeter L’enfance déracinée, centré entièrement sur le vécu d’Autochtones, a eu pour effet de souligner l’absence quasi totale des Autochtones du documentaire qui allait suivre. Deux réalités, deux approches, dira-t-on…

 

Une réception silencieuse

Durant la projection de L’empreinte, le malaise chez les spectateurs était palpable – on a d’ailleurs pu entendre des exclamations suite à certains propos tenus par des intervenants dans le film, notamment la comparaison faite par une éducatrice en garderie de Val d’Or qui affirme sans sourciller que la rencontre entre Amérindiens et Français de l’époque devait avoir été similaire aux rapports qu’entretiennent des enfants autochtones et québécois actuels qui fréquentent sa garderie. À l’opposée, une autre partie du public, celle assise confortablement sur des chaises pliantes, se plaisait, manifestement.

L’atmosphère était visiblement tendue dès le début de la période de questions avec les réalisateurs. L’animateur a d’ailleurs commencé la période avec des questions qui ont mis Poliquin et Dubuc dans l’embarras et surtout, sur la défensive. Questionné sur la façon dont le documentaire avait été reçu dans les communautés autochtones, Yvan Dubuc s’est d’abord vanté d’avoir fait une tournée des communautés innues, sans jamais, toutefois, répondre à la question de la réception. Tout ce qu’il a daigné rapporter était les propos de Ghislain Picard, le Chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, selon lequel les premiers Français venus en Amérique qui avaient été assimilés dans les communautés autochtones sont par la suite devenus autochtones. Ces coureurs des bois parlaient innu, alors ils sont devenus Innus. Toujours selon Dubuc, le documentaire, présenté « chez des Mohawks d’Oka » [sic] a été bien reçu, certains disant que L’empreinte « ouvrait enfin le dialogue ». Cependant, la suite de la période de questions porte à croire que la version de Dubuc n’a peut-être pas grand-chose à voir avec la réalité, car la capacité des réalisateurs à écouter les gens ne semble pas être tout à fait à la hauteur du mythe des Québécois ouverts à l’autre qu’ils se plaisent à présenter dans le documentaire.

 

Des mythes à la réalité

L’animateur a enchaîné en demandant si le documentaire ne mettait pas des lunettes roses pour présenter la réalité et les valeurs québécoises. À ceci, un Dubuc déjà irrité a rétorqué que le modèle communautaire québécois était unique au monde. Déterminés à démontrer que le modèle de la colonisation française était unique en raison du fait que celle-ci était une affaire d’amitiés et de mariages, les deux réalisateurs étaient décidément incapables de répondre ne serait-ce qu’à la plus légère des critiques…

Les choses se sont réellement corsées lorsqu’une femme du public a pris le micro pour se dire choquée, en tant que « Québécoise d’origine européenne, c’est-à-dire blanche », par ce qu’elle venait de voir. Notant l’absence notable des Autochtones et l’effacement des réalités et des luttes actuelles des Premières Nations, celle-ci a sommé les réalisateurs d’expliquer leur choix de n’interviewer que des interlocuteurs non autochtones, mis à part Nicole O’Bomsawin et Joséphine Bacon.

Cette question a été suivie d’applaudissements d’une part du public. Poliquin, quant à elle, a répondu bêtement que la simple raison pour laquelle les Autochtones étaient absents du film était que le film n’était pas à propos d’eux, mais bien à propos des Québécois. Voilà ce qui résume, finalement, le problème de la vision des réalisateurs : on parle toujours d’« eux » et de « nous », mais le « nous » finit par complètement effacer l’identité des Autochtones qui, pourtant, sont censés nous avoir légué leurs valeurs. Dubuc a lui aussi tenu à répondre à cette question : il a traité, en criant, son interlocutrice de raciste parce qu’elle s’était décrite comme blanche. « T’es pas blanche, personne n’est blanc, on est tous métissés! J’ai fait faire mon test d’ADN : j’ai du sang indien, irlandais, turc… » Outre le fait que critiquer le racisme en s’appuyant sur des arguments génétiques pour confirmer une identité est quelque peu paradoxal, Dubuc a réussi à lui seul à défaire la thèse de son documentaire selon laquelle les Québécois sont conciliants, médiateurs, voués au consensus. Cette diatribe interminable de la part de Dubuc a été huée par le public qui, de toute évidence, n’appréciait guère le ton du réalisateur.

 

L’apparition du discours de l’identité génétique

La question de la généalogie génétique, Dupuis la ramène subrepticement tout au long du documentaire alors qu’il insiste pour demander à ses interlocuteurs s’ils ont des origines amérindiennes. Mais quel lien peut-on établir entre une identité génétique et une identité culturelle? Des valeurs culturelles se transmettent-elles par ce fameux 1% de sang indien que possèderait une grande proportion de Québécois? Si Ghislain Picard a parlé des premiers Français qui sont devenus des Amérindiens en étant adoptés par des communautés, il a insisté sur leur apprentissage d’une langue amérindienne comme condition à ce métissage culturel. Une culture, ses coutumes et ses valeurs se transmettent par la langue, par l’apport d’une communauté. Or, qui, parmi les réalisateurs, les interlocuteurs de Dupuis et plus généralement, parmi les Québécois francophones, partage une langue amérindienne, qui participe à une culture autochtone?

Il est intéressant de noter qu’une scène avec Hélène Vézina, une généticienne qui décrit une étude génétique chez des Québécois, a été coupée au montage du film. Cependant, celle-ci vient de faire sa réapparition sur le web. Bien que cette dernière interprète l’apport du 1 % de sang autochtone que possèderait une majorité de Québécois (parmi plusieurs autres racines génétiques) comme ayant peu d’impact, Roy Dupuis performe prodigieusement dans cette scène tout le biais du film : il s’accroche au 85 % en le répétant et oublie complètement l’essentiel du propos de Vézina : le 1 % a peu d’importance. Dans la période de questions comme dans le film, on tente de parler d’identité culturelle en misant sur des valeurs, mais sous ce verni se cache une vision d’un métissage génétique de l’identité dépourvue de toute notion de transmission culturelle.

 

Un début de dialogue… de sourds

La suite de la période de questions a continué d’opposer les réalisateurs, applaudis par une partie du public confortablement assis dans les fameuses chaises pliantes, et les autres qui se levaient pour partir ou encore pour se tenir debout à l’arrière de la foule, les bras croisés, visiblement frustrés par la tournure des événements. Un jeune homme a alors pris la parole pour lire un billet qui critique L’empreinte paru sur le blogue La tomate noire. Plutôt que le laisser terminer, Dubuc a tenté à plusieurs reprises de lui couper la parole. L’animateur a dû rappeler au réalisateur que la période de questions ne pouvait être monopolisée par les réponses des réalisateurs. Apparemment au fait de ce billet, Dubuc a refusé d’y faire suite, utilisant l’excuse qu’il n’avait pas à répondre à un billet anonyme. Néanmoins, les réalisateurs ont continué à marteler que le public ne connaissait rien à l’histoire de l’Amérique, que Denys Delâge était l’historien par excellence des Premières Nations et qu’il était donc impossible qu’il soit dans le tort. Du même souffle, Poliquin a affirmé que les entrevues avec les historiens donnaient des assises historiques à son sentiment d’être métissée même si on ne parlait pas ici – que ce soit dans le documentaire ou lors de la période de questions – de faits qui reliaient l’identité québécoise à un métissage qui se serait produit il y a des siècles. Selon Poliquin : « Ce n’est pas un film qui s’adresse à la tête, mais un film qui s’adresse au cœur des Québécois. » Étrange, donc, que des réalisateurs tentant de donner des assises scientifiques à un phénomène identitaire, sans y réussir, bien entendu, continuent de prétendre que ce manque de scientificité s’explique par leur visée « émotive »!

Poliquin, qui n’avait même plus de micro, celui-ci étant constamment accaparé par Dubuc, a continué en parlant de Champlain, des Iroquois, en citant des dates disparates dans le but apparent de démontrer ses connaissances en histoire. Il n’y avait plus rien à faire : le public n’écoutait plus. La période de questions s’était transformée en guerre d’applaudissements entre deux clans, les partisans des réalisateurs et les critiques. Personne ne s’écoutait. Comme dans L’empreinte, les réalisateurs prenaient la posture d’écouter uniquement ce qu’ils voulaient bien entendre et ce qui les réconfortait. Pour le reste, comme dans le film, Dubuc et Poliquin reprenaient pour mieux les déformer les propos de l’historien huron-wendat Georges Sioui. Ils ont fait référence à lui deux fois durant la période de questions bien que celui-ci n’apparaisse pas dans le documentaire, mis à part dans le générique. Voilà le dialogue de sourds auquel se sont prêtés les deux réalisateurs.

 

Des empreintes à tracer ensemble avec les Premières Nations

Les réalisateurs et leurs partisans qui alimentent le mythe du « Québécois de souche », aux valeurs de gauche, victime de la colonisation anglaise, sans aucune responsabilité dans le génocide et la dépossession des Autochtones, ont tenté de réécrire l’histoire avec L’empreinte. Mais sous les étoiles, dans le parc Molson, ils auront eu à répondre à une autre mouture de Québécois, non pas empreints « d’une culpabilité mal placée » comme le prétend le synopsis de L’empreinte, mais d’une conscientisation et d’une solidarité envers les expériences et les luttes des Amérindiens – une solidarité qui n’est certes pas parfaite, mais qui, du moins, tente de mettre fin à leur effacement systématique (le documentaire Le peuple invisible de Richard Desjardins et de Robert Monderie de 2007 tente de répondre à cet effacement). En répondant par des insultes à des critiques muries, Poliquin et Dubuc ont démontré leur incapacité apparente au dialogue. Ils continueront sans doute à se cantonner dans une forme de colonisation et d’appropriation identitaire qui, pourtant, n’a rien d’unique. Si le documentaire colporte l’idée dangereuse qu’on est en droit de se fabriquer une identité en excluant celle des autres, la période de questions aura démontré, heureusement, que plusieurs ne se reconnaissent guère dans une telle vision de l’identité nationale.

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